Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 01:17

Le Maroc a toujours eu un énorme pouvoir d'attraction sur ses visiteurs : le paysage, les coutumes, la musique et, surtout l'artisanat, dont la broderie est une des techniques la plus traditionnelle.

La broderie est un art ancestral, ancré dans la culture populaire marocaine.

Un art aux dimensions économiques, sociales et culturelles multiples. La broderie est aussi le prétexte pour tisser des liens amicaux, voir des complicités entre les femmes ou les jeunes filles isolées, qui trouvent dans ce moyen d’expression, la possibilité d’accéder à une situation professionnelle et d'améliorer leur situation financière.

 

 

Un art essentiellement féminin. 

 

La broderie marocaine est une tradition féminine, transmise de génération en génération, de mère en fille, ou appris chez la mâalma, la maîtresse brodeuse. Broder, c’est pratiquer un rituel artistique au sein du foyer, où la fille, dès son plus jeune âge, s’initie à créer et à apprendre sa vie de future épouse.

La brodeuse utilise  le point de trait ou point de ligne, le point serpentant (point triangulaire).

Elle fait remonter son aiguille par le chas.

Elle n’a besoin d’aucun diagramme, seulement d’un travail de mémoire et d’une parfaite coordination des points, et ce, quelque soit la grandeur de l'ouvrage...

Les fils utilisés sont en coton  ou  en soie végétale.  Les plus prisés sont ceux fabriqués à partir d'une plante d'origine mexicaine, aux larges feuilles charnues,  l’agave.

 

Ces fils, sont utilisés pour la décoration des "djellaba" et des "caftan" . Afin de les consolider, ils sont torsadés. 

La coloration des fils se fait dans le quartier des teinturiers, au moyen de colorants naturels sont tels le

lantana, le coquelicot, le  henné, l’indigo, le nigelle… 

Le foisonnement d’objets brodés dans une maison,  tels  les rideaux, les nappes ou les napperons,  témoigne d’un goût raffiné dont s’enorgueillissent les maîtresses de maison marocaines. 

La broderie de soie sur coton ou lin a été l’un des artisanats les plus vivants dans la tradition nord africaine et est restée très en vogue jusqu’au premier tiers du 20e  siècle.

Les oeuvres brodées qui portaient aussi bien sur des pièces de l’installation intérieure (coussins, nappes, napperons, rideaux) que sur certains accessoires traditionnels du trousseau féminin (écharpes de bain, ceintures de pantalon, foulards et mouchoirs), témoignaient du goût délicat d’une société ancestrale, désireuse de créer un cadre raffiné à la vie de tous les jours.

La broderie marocaine était également un art citadin. Chaque ville ou métropole ancienne, telles Fès, Meknès, Tétouan, Chefchaouen, Rabat, Salé ou Azemmour, s’efforçait de produire un modèle qui non seulement lui était propre, mais facilement identifiable.

C’était la technique employée, les motifs ou la couleur  qui différenciaient  le plus souvent, une broderie d’une autre.

 

Ses origines

 

En Espagne, un art « hispano-mauresque » voit le jour à Cordoue et Grenade entre le 8e et 15e siècle, et brille Celles de Tétouan en sont les meilleurs exemples.

Cette origine s'explique par le fait qu'à sa destruction en 1401, par le roi de Castille Henri III, les habitants de Tétouan furent exilés en Espagne.

 

Après la chute de Grenade en 1492, les réfugiés de Cadix, Baeza et Almeria dont les tissages étaient célèbres, se réinstallèrent à Tétouan, emmenant avec eux la tradition des broderies hispano-mauresques, dont les origines premières étaient coptes et orientales.

Fès et Salé emboîtèrent le pas de Tétouan dans l’essor de leur broderie.

Fez, capitale raffinée  et intellectuelle produisait des broderies en soie monochromes sur de fins tissus, exécutées au point compté, sur un  métier.

Ces broderies avaient une grande similitude avec celles réalisées en Andalousie.

L’industrie de Salé présentait des broderies raffinées, ouvrages à fils comptés, sans envers, monochromes, ou à deux ou trois tons.

L'origine de la broderie au Maroc est très ancienne, et il est encore difficile, aujourd'hui, de déterminer à quelle époque, celle-ci fut employée pour la première fois.

Selon certains chercheurs, la broderie fut  introduite en Andalousie lors de la présence arabe en Espagne.

La légende ajoute que Zeriab Al Maouesseli, l'illustre musicien persan, fut le premier descendant arabe qui enseigna cet art à Cordoue.

Au  12e  siècle, la broderie était surtout utilisée, pour orner le livre coranique ottoman, pendant la dynastie des Almohades (1130 - 1258).

C'est sous le règne de Yacoub el Mansour (1184 - 1199) que la broderie sera enfin considérée comme un art à part entière et largement utilisée pour ennoblir des vêtements et des pièces de décoration.

Une école fut même créée à Marrakech, pour assurer les besoins du Palais et des plus hauts dignitaires.

La broderie continua à être largement utilisée sous la dynastie Mérinide (1258 - 1554), principalement sous le règne d’Abou El Hassan (1331 - 1351).

C'est cependant sous le règne des Alaouites, qui débuta en 1664, et dont l'actuel roi  Mohamed VI  est le descendant direct, que la broderie pris son véritable essor. 

Chaque ville impériale chercha et trouva ses caractéristiques.

Ainsi, Fès, Meknès, Salé, Rabat, Tétouan, Azemmour et Marrakech, créèrent leur propre "école" et la broderie participa désormais à la vie de la communauté.particulièrement dans l’art de la broderie.

 

Un artisanat élevé au rang d’art

 

 

Le vocabulaire utilisé actuellement dans l'art textile marocain emploie beaucoup de mots d'origine arabe.

Par exemple, les sacs de maroquin, les cotonnades, les mousselines, le mohair, le satin, le taffetas, la moire, le damas... Et, quand on évoque les couleurs, le jaune safran, le lilas, l'orange et le cramoisi.

Chaque région, chaque ville a son style propre, qu'elle a  su jalousement conserver. 

 

Le tapis du Haut Atlas diffère de celui du Haouz par ses dimensions, sa gamme chromatique et le placement de ses motifs.

De même, la broderie de Salé et celle de Rabat ont chacune leur identité et ne peuvent être confondues, même si ces deux lieux de production ne sont séparées que par le fleuve Bou Regreg. 

Une caractéristique étonnante est la pérennité de cet art séculaire.

En effet, si l'on considère la production actuelle de cuirs ouvragés au Sahara, elle ne s’avère guère différente des matériaux (support et pigments), de  la technique et de l'esthétique, de celle qui existait déjà, il y a plusieurs milliers d'années. 

Le matériel utilisé est le même au nord du Maroc comme à son extrême sud, à l'est comme à l'ouest.

C'est la broderie qui y figure qui montre à l'observateur attentif, l’empreinte de chaque région, et son particularisme propre.

Il semble que chaque ethnie  tienne à revendiquer fièrement son apport personnel, et mettre en valeur le talent et la dextérité de ses femmes.

L’influence locale doit frapper du sceau de son particularisme, cette broderie nationale qui n’est, somme toute, que la quintessence unifiée d’un art national.

 

L'histoire de la broderie marocaine révèle les nombreuses influences étrangères qui ont marqué le Maroc,  à travers les siècles. 

Certaines régions du nord se sont spécialisées dans la réalisation de formes géométriques : triangle, carré, cercle, certainement inspirées par la broderie occidentale (tarz aleuj).  

Les compositions florales sont omniprésentes et s’inspirent librement de la décoration andalouse. Et les brodeuses continuent à utiliser toutes les anciennes broderies traditionnelles, faites à la main, dont la «rbatie» et la «Randa». 

Le sud sublime  l’art de vivre berbère, multipliant les symboles millénaires, les géométries et les symétries parfaitement maîtrisés. 

Mais, dans toutes ces innombrables et différentes manifestations artistiques, ce qui frappe est la similitude et les points communs à toutes les villes marocaines.

Les broderies  mettent à l’honneur les thèmes de l’arbre de vie et les thèmes bucoliques : les roses, les fleurs, les gazelles, les cygnes, les licornes, les dragons ou les paons. 

La broderie au Maroc n'est rien d'autre qu’une déclinaison à  l’infini de luxuriants décors qui entourent l’homme de sa naissance jusqu'à sa mort.

Elle pare le voile protecteur recouvrant le berceau du nouveau-né,  les pièces d'ameublement, les coussins recouverts de soie ou de brocart savamment dispersés sur une  banquette ou à même le sol, le voile de la mariée,  les nappes et napperons, les grands rideaux suspendus aux portes des maisons, le catafalque qui recouvrira son corps pour l'éternité.

A l’image de la géographie du pays, cet art ignore l'uniformité.

Sa multiplicité étonne par la richesse de ses infinies facettes et son étonnante diversité, de Fez la séculaire à Rabat la phénicienne, de Tétouan l'andalouse à Meknès la berbère ou à Oujda l'orientale.

De coton, de lin ou de mousseline blanche, les coussins et housses "rbatis", à l'image de ses jardins fleuris, ne sont que foisonnement  liesse visuelle et polychromie.

A Salé, situé à quelques kilomètres de Rabat, on travaille toujours la somptueuse broderie "de Salé" au point de croix serré, couvrant d’importantes surfaces.

Les brodeuses exécutent au point de croix toutes sortes de nappes, napperons, services de table, oreillers, couvre-lits, draps, chemises, robes de mariées, caftans... représentant des motifs géométriques d'inspiration berbère, ou d’autres, copiés sur des modèles étrangers.

Fez a toujours été connue pour la finesse et la beauté de ces broderies.

La couleur bleue  est omniprésente, les motifs brodés sont essentiellement figuratifs et animaliers : cigognes, oiseaux... Tout le bestiaire répertoriant les motifs comme le cygne, le licorne, la gazelle et le dragon a probablement  fait son apparition au Maroc,  au cours du 16e  siècle. Cette époque, prolifique dans l’exportation de cet artisanat, connut  une propagation commerciale phénoménale, à travers l’établissement de comptoirs commerciaux. 

Dès le 17e  siècle, la broderie marocaine présentait les diverses influences culturelles ayant marqué le Maroc. 

Les coussins brodés offraient un graphisme atypique dans le répertoire fassi. Les motifs floraux, particulièrement les tulipes, trahissaient une influence ottomane certaine. Spécialisée dans la réalisation de napperons brodés en "terz el gherza", la renommée de la finesse d’exécution de ces broderies très délicates, n’était déjà plus à faire dès le 18e  siècle. 

La broderie d'Azemmour fait du lion, un motif décoratif récurrent.

Les paons se faisant face, séparés par une sorte de calice ou de vase, sont des motifs inspirés de la broderie italienne. La communauté juive, très présente à travers les siècles dans toutes les villes impériales, a également laissé son empreinte en contribuant très  largement au rayonnement de cet art décoratif prestigieux.

Broderies épurées et motifs zoomorphes, couvre matelas en fine broderie à motifs stylisés de chandeliers, arbres de vie sur fond rouge, tapisseries enrichies de perles ou de paillettes témoignent du degré élevé que l'art de la broderie avait atteint au Maroc. 

Les villes de Marrakech et d'Agadir  renvoient pour leur part, à l’illustre civilisation berbère, à travers la fabrication de selles et de ceintures, tissées de fil d’or ou d’argent, ou de soie naturelle.

Les babouches, les sacs, les sacoches de selle sont eux aussi, d’une extraordinaire finesse d’exécution.

 

Une étonnante modernité

 

La broderie reste, sans aucun doute, l’une des caractéristiques marquantes de l'artisanat marocain, même si elle est peu diffusée aujourd'hui à l’international.

Le gouvernement actuel, par le biais du Ministère de l'Artisanat, a créé des écoles pour enseigner cet art aux jeunes filles. Si la broderie était considérée autrefois comme la base incontournable de l'éducation des fille des riches, nombreuses sont celles qui aujourd’hui la pratiquent faute de pouvoir suivre ou poursuivre leurs études.

En s'engageant dans ce métier artisanal transmis de génération en génération par leurs mères et leurs grands-mères, les jeunes filles contribuent à la survivance d’une tradition ancestrale millénaire.

Les traditions d'autrefois exigeaient que les jeunes filles ornent elles-mêmes leurs robes de mariage, marquées par des signes distinctifs, et des marques propres à chaque ethnie.

Aujourd'hui, la jeune fille marocaine brode ses vêtements en emplissant l’espace du tissu avec mille et une croix (Ghorza).

Les distances sont soigneusement calculées, puisque c'est un art qui refuse toute erreur, un travail minutieux et axé sur la précision.

L'oeil organise les couleurs. La jeune fille dessine les croquis et fait chanter les gammes chromatiques : le rouge et le noir, le vert et le jaune. Le dialogue entre l'oeil et l'aiguille fait surgir les secrets de l'âme.

Elle brode ses propres histoires à l'aide de chiffres et de symboles.

Cet art transgénérationnel impose à  chacune de garder les secrets de fabrication, comme elle garde l'héritage de ses ancêtres. La valeur de l'oeuvre est indissociable de la précision et du savoir-faire de l'artiste.

 

 

Beaucoup de jeunes filles vont désormais à l'école de couture de Rabat, pour apprendre la broderie à la machine. Si le résultat est beaucoup moins raffiné, il a le mérite de faire apparaître de nouveaux motifs,  bouquets, oiseaux, papillons, renouvelant ainsi les ornements traditionnels... Si les coopératives de Rabat et de Salé encouragent les jeunes filles à apprendre ce métier, c’est dans une optique délibérément sociale, en vue de l’amélioration de leurs conditions de vie. Il est intéressant de  noter que si la broderie marocaine suscite aujourd’hui un réel regain d’intérêt, notamment dans ses réalisations les plus traditionnelles, elle s’expose également dans des créations beaucoup plus contemporaines, mais toujours empreintes des traditions ancestrales.

Certaines familles marocaines se sont fait un devoir de remettre cet art à l’honneur. Leur passion les pousse à rechercher les anciennes techniques, y compris celles aujourd’hui disparues, comme  la broderie dite «aleuj» et la broderie au fil d’or plat. A travers ses deux grandes techniques, la technique au fil compté et au motif tracé, la broderie marocaine se décline comme une forme d’expression riche, vivante et résolument moderne. 

La peinture ne représente plus désormais les seules possibilités de la modernité, car la broderie est bien une expression culturelle profonde. Bien de désirs naissent sur le blanc de la toile. La broderie au fil d'or, au fil d'argent ou en fil de soie concerne autant le velours que la soie, le coton que le lin, la mousseline que le taffetas, l'organza que le satin duchesse. Tout cet art de l'aiguille célèbre le quotidien et honore les salons, les habits traditionnels et les accessoires de la culture et de l’art de vivre marocain.

 041.jpg Brindeau-de-Jarny-Ecole-de-broderie-au-Maroc-2.jpg FEMME-MAROCAINE-HENNA.jpg

Par Touria Damoussi - Publié dans : Maroc, Politique, Société, Traditions, etc ..
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